Les classes sociales n'existent pas ? Ou n'existent plus ?
Puisqu'on est sur un topic littérature, reprenons Proust, cher à Ernaux, qui décrit la société de la fin XIXème, début XXème. Un siècle nous sépare de ces écrits, une paille à l'échelle de l'histoire humaine. Reprenez sa description des salons mondains, des codes pour y être introduits, il n'y a pas plus hiérarchisée que cette société là ! Certains ont même attribué à Proust des qualités de sociologue (l'approche n'est pourtant pas dépourvue de classisme). Et si Proust s'intéresse surtout aux élites, la hiérarchie vaut aussi pour les plus modestes (souvent décrits comme des êtres beaucoup plus frustres, y compris sur le plan moral, cf. la bonne Françoise). Un petit extrait qui m'avait marquée à quand j'avais lu la Recherche, quasi visionnaire quand on pense à la révolution russe de 1917 et aux luttes communistes :
Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où, les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges : (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger).
On est début XXème, la sociologie émerge, comme le communisme, la lutte des classes est décrite par Marx, Proust écrit la Recherche. On est d'accord qu'à cette époque les classes sociales étaient des réalités tangibles ?
A noter d'ailleurs que si on remontait un peu plus dans le temps, jusque dans la Bible, on trouverait des millénaires de sociétés très hiérarchisées avec quelques soubresauts révolutionnaires ça et là quand la situation devenait vraiment intenable. On est quand même dans une forme de continuité historique, s'agissant de l'existence d'une hiérarchie sociale, non ?
Notons aussi que Ernaux et Bourdieu sont nés dans les années 40 et 30, époques où les réalités sociales étaient certainement plus proches de celles de Proust que des nôtres. Ce qu'Ernaux décrit dans ses bouquins, c'est précisément la vie de mes arrière grand parents, sans plus de pathos que ça (la fameuse écriture "plate"), donc pourquoi tant d'animosité aujourd'hui ?
C'est que un siècle plus tard on considère que les classes sociales n'existent pas (plus). On a connu quelques décennies très fastes économiquement, où la "classe moyenne" (marrant comme le concept s'accroche) s'est largement développée. La lutte des classes et le communisme sont devenus synonymes de stalinisme, la productivité a explosé depuis les années 50 et nous sommes passés à une ère de consommation de masse, de société atomisée où chaque individu cherche avant tout à revendiquer son individualité propre, "me myself and I", personnalisation de la consommation, individualisation des carrières, etc. Sur la scène publique, ça se traduit par une ère de repli sur la sphère privée et de délaissement des militantismes, attitudes typiquement associées à des valeurs bourgeoises en début de siècle, quand le militantisme était plutôt un truc de prolo.
Tout ça tombe quand même assez bien parce que du coup les idéologies de classe, les *ismes et les combats qui allaient avec début XXème sont tombés aux oubliettes.
La disparition des classes sociales est tellement ancrée dans les esprits qu'évoquer sur ce fil qu'on n'est pas forcément issu de la classe la plus favorisée et qu'on perçoit une différence entre les groupes sociaux est taxé de classisme, presque de faiblesse.
Pourtant, on part tous de quelque part, d'une époque, d'un contexte. Ce sont des coordonnées de départ. Ca ne veut pas dire que ça détermine la valeur de l'individu en propre, qui peut avoir une trajectoire brillante (cf. le pote de Jeffrey). Ce que décrit la sociologie, et ça pour le coup c'est objectivé par de nombreuses études, c'est que les coordonnées de départ ont statistiquement un impact sur la trajectoire individuelle, y compris encore actuellement. En somme, citer des exceptions ou son cas personnel ne sert à rien, il faut se relever un peu plus (beaucoup) les manches pour démontrer le contraire.
Quant à l'objection suivant laquelle reconnaître cette réalité revient à "excuser" certaines carrières nuisibles à la société, c'est une objection qui a cours depuis des décennies et Bourdieu s'en défendait déjà. Les coordonnées de départ n'ont jamais été présentées comme pouvant expliquer à elles seules une trajectoire individuelle, Bourdieu disait justement "on nait déterminé, on a une chance de finir libre". L'individu a toute sa place.
Moi aussi j'ai traversé des couches sociales. J'en ai observé aussi qui n'était pas accessibles. Même si j'avais atterri au board du CAC40, ma réalité aurait été différente de celles des héritiers très riches que j'ai croisés et qui ont un patrimoine construit sur des générations. Des gens très sympathiques hein, mais là où pour moi tout a demandé du travail (construire ma carrière pro, acquérir de l'immobilier, etc), eux avaient déjà tout ça sans lever le petit doigt. Et tout ce petit monde navigue de directoires en directoires, jetons de présence par ci, poste dans une grosse banque par là. L'immobilier n'est bien sûr pas un sujet, comme ils m'ont dit "nous sommes tous des artistes dans la famille". Et, croyez moi, tous n'ont pas atterri là grâce à leurs incroyables qualités individuelles.
Bref, on peut observer ça tout en gardant un détachement, mais aussi en restant critique.
Il ne faut pas oublier que les richesses restent très très inégalement réparties à l'heure actuelle. Depuis les 30 glorieuses le chômage de masse s'est développé, Piketty-Saez ont mis en lumière que les inégalités vont croissant sur les trois dernières décennies, en particulier aux US. Et, en dépit de tout ce qu'on veut se raconter sur la fin des classes sociales, les statistiques conduites pas les sociologues continuent à identifier l'influence du groupe social d'origine sur les trajectoires individuelles (toujours à l'échelle statistique du groupe). Il suffit pour s'en convaincre de regarder ce que les gens réussissent à léguer à leurs enfants, au bout d'une vie de travail.
Donc, oui, on a plus de latitude qu'à l'époque de Proust pour évoluer dans la société. Oui, chacun est responsable de sa trajectoire. De là à considérer ces améliorations comme un nouveau paradigme doré, peut être que c'est juste la doctrine individualiste (Lordon dirait "néolibérale"







