Un extrait de discours de Rocard ( pour une fois à peu près compréhensible

que j'ai trouvé hier soir dans l'excellent quotidien suisse Le Temps
«L'Europe politique est morte»
(...) Dans les drames du monde actuel, il n'y a pas que les droits de l'homme, les guerres, les horreurs et le Darfour. Il y a aussi une transformation du capitalisme mondial.
De 1945 à 1975, dans tous les pays développés, nous étions en croissance économique rapide de l'ordre de 5% par an. Nous ne connaissions pas de crises financières systémiques. Et, surtout, il y avait le plein emploi. Cela s'explique largement par la baisse régulière de la durée du travail.
Ce capitalisme-là vivait sur des régulations qui avaient été inspirées par les drames d'avant, la crise de 1929 ou la guerre, et ces régulations étaient stabilisatrices.
La première, c'est l'existence d'un gros système de sécurité sociale.
La deuxième, c'était la politique de Keynes qui avait enseigné comment utiliser les pouvoirs monétaires et budgétaires pour contrebalancer les oscillations du système.
Le troisième régulateur, le plus fort, a été inventé par Henry Ford pour sortir de la crise mondiale dans les années 1932-1933: «Je paie mes salariés pour qu'ils m'achètent mes voitures.» Cela voulait dire: il n'y aura de consommation de nos produits - que le génie du capitalisme nous permet de fabriquer en masse - que s'il y a consommation de masse. Cela dure trente ans. C'est durant ces trente ans que l'Europe s'est créée.
Et puis tout a craqué. On a changé de capitalisme.
L'équilibre du système du plein emploi et de la régulation forte, c'était: l'actionnaire est mal rémunéré, on en donne plus à la main-d'œuvre pour qu'elle continue à acheter.
On parlait beaucoup de conscience professionnelle et d'esprit d'entreprise. Tout cela a valsé maintenant puisque les entreprises n'ont plus aucune identité: elles sont à vendre, elles changent de nom tout le temps, c'est des actifs en Bourse exclusivement.
Ce qui s'est passé, c'est qu'en vingt ou trente ans les actionnaires se sont regroupés. Cela s'appelle fonds de pension, les plus omniprésents, fonds d'investissement, les plus brutaux, ou fonds d'arbitrage, «hedge funds», les plus mal vus mais pas les plus dangereux. Tout cela a exercé une énorme pression pour extraire du dividende, de la rémunération.
Dans la France de 2005, si on avait réparti le fruit de la richesse qu'on a été capable de produire cette année-là comme on l'avait réparti en 1981, nous aurions eu 150 milliards d'euros de plus de salaires et de prestations sociales, donc de consommation. Ce qui aurait voulu dire probablement deux points de plus de croissance et un million d'emplois de plus.
C'est partout comme cela. Le même mouvement s'observe aux Etats-Unis, et on a déjà des éléments statistiques qui nous le font observer dans les pays de l'Est à peine arrivés dans le capitalisme.
Le résultat, c'est qu'il n'y a plus assez de pouvoir d'achat, la croissance est devenue molle, et nous avons dans tous nos pays une somme d'environ 20% de la population qui est marginalisée sous diverses formes, les chômeurs, les travailleurs précaires et puis les pauvres qui sont déconnectés du marché du travail.
De 1945 à 1990, on a zéro crise financière internationale.
Depuis, on a eu trois crises latino-américaines.
L'immense crise de la e-economie en 2001; la grande crise financière de 1992 où la livre sterling, la peseta espagnole et la lire italienne giclaient en dehors du système monétaire européen. Et la plus tragique parce que la plus profonde, la crise asiatique de 1997.
Chacune de ces crises fait mal à 15 pays et a tendance à être plus grave que la précédente. Nous sommes dans un système qui met les gens dans une situation d'insécurité dont ils ne veulent plus.
Le pronostic, c'est qu'on va dans le mur et que toutes les tendances se détériorent: la précarisation du travail et l'instabilité ne cessent d'augmenter.
On parle en ce moment sous la menace d'une crise de l'immobilier américain. Or, aux Etats-Unis, le financement de l'expansion se fait largement à crédit. Pour tenir, il leur faut emprunter 2 milliards de dollars par jour. S'il y a un effondrement des prix de l'immobilier, c'est toute la consommation qui s'effondre.
Ensuite, la dette extérieure américaine, 1000 milliards de dollars, est non soutenable, non remboursable. Cela commence à poser un problème à tous les prêteurs de continuer à alimenter ce trou sans fond.
C'est complètement terrifiant parce que cela peut nous conduire à une récession mondiale façon 1929.
Avec une économie intégrée, l'Europe a la taille pour se protéger. L'euro est un abri antisismique contre les secousses financières tellement il est puissant. L'euro aura un rôle décisif, ne serait-ce qu'en étant l'instrument de refuge des monnaies qui voudraient fuir les placements en dollars.
La régulation peut renaître en Europe. La communauté économique et scientifique sort de son engouement pour les thèses de l'optimalité du marché de Milton Friedman. Elle découvre que cela ne marche pas.
Ce qui me rend optimisme, c'est que cela fait une douzaine d'années que le jury du Prix Nobel d'économie a cessé de couronner des ultralibéraux, des monétaristes, des bricoleurs de statistiques géniaux.
Avec Amartya Sen, c'est le retournement. C'est le décortiqueur des injustices effrayantes d'un système qui aggrave les inégalités partout et maintient la pauvreté dans tout le tiers-monde.
Sur le front de la science économique, les travaux de recherche créateurs d'une meilleure régulation possible sont engagés. Il y a moins d'un mois s'est créé à Paris un équivalent de la London School of Economics. C'est une école à dominante de pensée régulatrice.
Je suis heureux et enthousiaste que le travail scientifique de définition d'une nouvelle régulation s'amorce. L'Europe en est le seul soutien politique, institutionnel et juridique possible.
Mais, pour le moment, la majorité des forces qui gouvernent l'Europe est friedmanienne, monétariste.
Tout le monde est d'accord pour dire que le libre-échange est un progrès de l'humanité. C'est par le libre-échange qu'on est sorti des économies nationales qui n'arrivaient pas à capter correctement les inventions techniques et financières qu'on appelle le capitalisme. Mais c'est l'absolutisme qui est dangereux. Le dogme de l'extension du libre-échange risque de casser tout.
http://www.letemps.ch/template/opinions ... cle=203211
je ne sais pas si le lien reste actif longtemps ?